ENTRETIEN : Eddie Fouejeu, Stratège et analyste

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Cacao Camerounais : de la fève à l’usine, le pari de la souveraineté Industrielle

Dans un paysage économique en pleine mutation, l’expertise transversale est une denrée rare. Eddie Fouejeu incarne cette nouvelle génération de stratèges qui redéfinissent les contours du business en Afrique. Fort de seize années d’expérience en marketing, ce mathématicien de formation (passé par l’Université de Ngoa Ekelle) a troqué les équations pures pour les algorithmes du marché.

Certifié par le Project Management Institute (PMI), il s’est spécialisé dans la conception de plans stratégiques et le pilotage de projets complexes pour des marques internationales et locales.

Aujourd’hui, il pose son regard d’expert sur l’un des piliers de l’économie camerounaise : la filière cacao. Entre crise mondiale et sursaut industriel local, Eddie Fouejeu analyse pour MBM les enjeux d’une transformation décisive.

 

My Business Media (MBM) : Eddie Fouejeu, le marché mondial du cacao traverse une zone de turbulences. Paradoxalement, le Cameroun affiche des records de production. Comment analysez-vous cette dichotomie ?

Eddie FOUEJEU : La situation est effectivement complexe. À l’échelle mondiale, nous subissons une chute des cours due à la conjonction d’une surproduction face à une demande stagnante en Europe et en Asie, aggravée par une forte spéculation financière sur les marchés dérivés. Pour le producteur camerounais, dont 92% des revenus dépendent du marché “spot” (au comptant), cela se traduit par une volatilité dangereuse et des revenus amputés.

Cependant, le Cameroun tire son épingle du jeu avec une production record de 380 000 tonnes en 2024, nous hissant au 4ème rang continental. Mais ne nous y trompons pas : si nos volumes augmentent, notre vulnérabilité reste structurelle tant que nous dépendons à 78% des exportations de fèves brutes. La baisse de 18% des revenus agricoles a des conséquences sociales immédiates : réduction des investissements dans la santé et l’éducation en zone rurale, et accélération de l’exode des jeunes.

MBM : La réponse du gouvernement et des acteurs privés semble résider dans la transformation locale. Est-ce un vœu pieux ou une réalité chiffrée ?

Eddie FOUEJEU : C’est une réalité tangible et les chiffres sont là pour le prouver. La transformation locale est notre bouclier contre la volatilité des marchés. En trois ans (2022-2025), notre capacité de broyage a bondi de 65%, passant de 68 000 à 112 000 tonnes.

Le résultat économique est spectaculaire : la valeur ajoutée générée a cru de 213%, passant de 154 à 482 millions d’euros. Aujourd’hui, grâce à 5 usines industrielles et 33 unités artisanales, nous transformons 35% de notre production.

Un indicateur clé illustre ce succès : la part de valeur captée localement est passée de 19% à 43% en moins de cinq ans. À titre de comparaison, la Côte d’Ivoire capte environ 30% de cette valeur en 2025. Concrètement, cela signifie que la pâte de cacao, le beurre et le chocolat fini génèrent désormais des centaines de milliards de FCFA qui restent dans notre économie.

MBM : Sur quels leviers le Cameroun s’appuie-t-il pour assurer la compétitivité de ces produits transformés face aux géants du secteur ?

Eddie FOUEJEU : Notre compétitivité repose sur trois piliers : l’innovation logistique, la qualité et les partenariats stratégiques.

D’abord, nous avons des modèles d’intégration réussis comme le cluster de Kékem. En intégrant sur un même site le séchage, le broyage et l’extraction, nous avons réduit les coûts logistiques de près de 40%. C’est un modèle qu’il faut absolument répliquer là où l’énergie est disponible.

Ensuite, il y a la valorisation par la qualité. La certification bio nous permet d’obtenir une prime de 28% sur les pâtes exportées, même si le coût d’entrée reste un défi. Enfin, des modèles mixtes comme le partenariat Cargill-Sodecao permettent d’augmenter les marges des producteurs de 15%, bien que cela crée une certaine dépendance aux multinationales. Parallèlement, nous innovons dans l’agroforesterie avec 8 000 hectares de cacaoyers durables en phase pilote.

MBM : Tout n’est pas rose pour autant. Quels sont les freins majeurs qui empêchent l’industrie d’aller encore plus loin ?

Eddie FOUEJEU : Les obstacles sont identifiés et ils sont de taille. Le premier est le coût de l’énergie : l’électricité représente jusqu’à 35% des coûts de transformation industrielle. Le second est financier : nos industriels empruntent à des taux d’intérêt autour de 14%, contre 6% chez nos concurrents ivoiriens. C’est un handicap lourd.

Pour débloquer la situation, l’État doit intervenir avec des mesures fiscales incitatives, comme l’exonération de TVA pour les nouvelles unités, et la mise en place d’un fonds de soutien de 50 milliards FCFA.

Il y a aussi l’urgence environnementale. Le changement climatique menace de faire baisser les rendements de 12% dans les zones arides. La certification des plantations (norme ARS 1000) devient impérative pour lutter contre la déforestation.

MBM : En vous projetant vers 2030, quelle est la trajectoire idéale pour la filière ?

Eddie FOUEJEU : Le Plan Stratégique Cacao 2030 est ambitieux mais réaliste si nous maintenons notre rythme de croissance actuel (+27,7% par an). L’objectif est de transformer localement 60% de nos fèves et de produire 25 000 tonnes de chocolat fin.

Pour y parvenir, nous devons faciliter l’accès au crédit pour financer la R&D et soutenir la mutation de l’artisanal vers l’industriel. Mais la vision doit aussi être régionale : il faut une intégration au niveau de la CEMAC, avec des corridors logistiques communs et une harmonisation des normes. Le Cameroun peut devenir le leader du chocolatier africain en ciblant la niche “Premium”, Bio et équitable sur les marchés européens.

MBM : Un dernier mot pour conclure ?

Eddie FOUEJEU : Ce qui se passe avec le cacao est la preuve que le Cameroun peut opérer une transition audacieuse de fournisseur de matières premières à acteur industriel. Cette réussite doit servir de modèle pour nos autres filières : le café, le palmier à huile et le coton. La clé de notre souveraineté économique réside dans notre capacité à passer à l’échelle industrielle tout en incluant les petits producteurs.

Par James Alexander, pour My Business Media (MBM)

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