Transformation locale du cacao : la révolution silencieuse qui redessine l’avenir économique du Cameroun
Depuis le début de 2025, le marché mondial du cacao vit une véritable tempête. La chute vertigineuse de 32% des cours internationaux des fèves ampute sérieusement les revenus des producteurs. Pour le Cameroun, quatrième producteur africain, ce choc aurait pu sonner le verre d’une filière longtemps dépendante des matières premières brutes. Mais le pays choisit une stratégie radicale : industrialiser massivement son lieu de production. Ce choix déjà audacieux est en train de transformer la crise en opportunité historique.

Le paradoxe camerounais saute aux yeux. En 2024, la production nationale atteint un record de 380 000 tonnes, soit quasiment le quadruple de ce qu’elle était il y a deux décennies. Pourtant, 78 % de cette production est exportée brute, sans transformation, ce qui fait du Cameroun un fournisseur de fèves au lieu d’un créateur de richesses. 92% des revenus agricoles dépendent encore du marché spot, instable et vulnérable aux fluctuations mondiales. En trois ans, ces revenus ont baissé de 18%, créant la fragilité économique des producteurs. Comme le souligne l’économiste Dr Ngoa, « Exporter les fèves, c’est comme vendre du pétrole brut alors qu’on pourrait raffiner en essence. » C’est ce raffinement, cette transformation qui vaut des marges, des emplois et un véritable développement industriel.

La bonne nouvelle vient de l’essor spectaculaire de la transformation locale ces dernières années. Entre 2022 et 2025, la capacité de broyage à bondi de 65%, passant de 68 000 à 112 000 tonnes. Selon le rapport 2025 de l’Office National du Cacao et du Café (ONCC), la valeur ajoutée locale est passée de 154 à 482 millions d’euros, soit une croissance de 213%. L’emploi dans le secteur a explosé avec une hausse de 217%, portant le poids industriel de la filière à des niveaux encore inédits. Aujourd’hui, le Cameroun capte 43% de la valeur finale du cacao, contre 19% en 2020, selon l’ITC Trade Map. Cela signifie que près de la moitié de la richesse créée reste au pays, un indicateur clé de souveraineté économique naissante.

La transformation locale ne repose pas sur un coup de chance, mais sur des leviers concrets. Le cluster intégré de Kékem dans l’Ouest allié au séchage solaire, au broyage et à l’extraction du beurre de cacao au sein d’un complexe unique, entraîne des coûts logistiques de 40%. Ce modèle d’intégration territoriale crée des économies à l’échelle et dynamise l’écosystème industriel. Parallèlement, 12 000 producteurs ont été formés à la certification biologique, générant une prime de 28% sur les pâtes exportées, valorisant ainsi la qualité camerounaise sur les marchés internationaux. Enfin, le partenariat stratégique entre Cargill et la Sodecao permet d’exporter directement 15 000 tonnes de liqueur de cacao vers l’Union européenne, supprimant les intermédiaires et préservant les marges pour les acteurs locaux.

Cependant, le chemin est encore semé d’embûches. Le coût de l’électricité représente 35 % des frais de transformation, un handicap majeur pour les régions où l’accès à une énergie stable et le bon marché reste problématique. La maîtrise technologique manque aussi : à peine 8% des unités de production maîtrisant la torréfaction fine, essentielle pour produire un chocolat haut de gamme reconnu et mieux valorisé. De plus, l’accès au crédit demeure un frein : les taux d’intérêt oscillent autour de 14%, soit plus du double des 6% en Côte d’Ivoire, ce qui limite fortement l’expansion des capacités industrielles.

Pour lever ces obstacles, le gouvernement a mis en place des mesures incitatives : exonération de TVA pendant 5 ans pour les nouvelles unités, création d’un fonds de garantie de 50 milliards FCFA géré par la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), et lancement du Centre Africain d’Innovation Cacaoyère à Douala, un hub dédié au développement technologique et à la formation spécialisée. Ces initiatives visent à rendre la filière plus compétitive, durable et attractive pour les investisseurs locaux et étrangers.
Les résultats sont déjà tangibles. Lors de la campagne 2024-2025, les volumes de fèves transformées localement ont dépassé pour la première fois les 100 000 tonnes, soit 35% de la production totale de 311 728 tonnes, en hausse de 27,7% par rapport à la campagne précédente. Ce progrès est porté par cinq usines industrielles majeures et trente-trois unités artisanales, avec une production dérivée comme le beurre et le chocolat en pleine expansion. Le ministère camerounais de l’Économie rapport des recettes totalise de 683 milliards de FCFA pour les exportations de fèves, 210 milliards pour la pâte de cacao, 99 milliards pour le beurre, et près de 9 milliards pour les chocolats finis, traduisant un rééquilibrage économique progressif.

Le Plan Cacao 2030 affiche une ambition encore plus grande : transformer 60% de la production nationale, exporter 25 000 tonnes de chocolat fin, et créer 15 000 emplois industriels supplémentaires. Cette stratégie, à la fois industrielle et sociale, place le Cameroun sur la voie d’une véritable souveraineté économique, face aux marchés mondiaux de plus en plus volatils.

En transformant 35% de sa récolte contre seulement 5% en 2020, le Cameroun montre que la valeur ajoutée locale est la clé pour contrer la prévalence et construire une industrie pérenne. Plus qu’une filière agricole, le cacao devient un moteur d’industrialisation, un levier d’inclusion sociale et une réponse stratégique aux défis du développement africain. La vraie question désormais : cette voie sera-t-elle étendue à d’autres secteurs clés de l’économie camerounaise et africaine ?

S’industrialiser ou périr semble bien être le choix incontournable, au-delà du cacao, pour bâtir un avenir prospère et autonome.
Par: Adams Christopher
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